Les Vins Syriens : Un Héritage Millénaire au Goût de Renaissance

À l’heure où les vins du Nouveau Monde et les grands crus européens dominent les marchés, il existe un terroir antique et méconnu qui retrouve peu à peu sa place dans le paysage viticole mondial : la Syrie. Berceau historique de la viticulture, où l’on a retrouvé les plus anciennes traces de vinification au monde, ce pays raconte une histoire qui lie la terre, la vigne et les hommes depuis des millénaires. Aujourd’hui, malgré un contexte géopolitique complexe, une poignée de domaines résilients et passionnés perpétue cet héritage précieux. Cet article vous invite à découvrir l’épopée fascinante des vins syriens, des origines mythologiques à la réalité contemporaine d’une viticulture en quête de reconnaissance et de paix. Un voyage sensoriel à travers des cépages uniques, des terroirs contrastés et un savoir-faire qui a survécu aux tumultes de l’Histoire.

Une Histoire qui Plonge ses Racines dans la Nuit des Temps

Pour comprendre les vins syriens, il faut remonter au cœur de l’Antiquité. La région du Croissant Fertile, englobant une partie de la Syrie actuelle, est considérée par de nombreux historiens et archéologues comme le véritable berceau de la vigne cultivée (Vitis vinifera). Des découvertes majeures, comme les pépins de raisin vieux de plus de 6000 ans sur le site de Tell es-Sous, ou les jarres contenant des résidus de vin à Tell Bazi, attestent d’une viticulture et d’une vinification organisées bien avant les civilisations égyptienne ou grecque.

Cette histoire est également ancrée dans les textes et les mythes. La ville d’Ougarit (Ras Shamra) nous a légué des tablettes mentionnant des vignobles et un commerce du vin florissant. Dans la mythologie, c’est près du mont Cassius, en Syrie, que le dieu grec Dionysos aurait enseigné la culture de la vigne. Plus tard, l’Empire romain, puis l’ère byzantine, continuèrent à développer la viticulture, notamment autour d’Alep et dans la « Ville Morte » de Sergilla, où des pressoirs à vin romains sont encore visibles. L’arrivée de l’Islam au 7ème siècle modifia la donne, mais la production, souvent portée par des communautés chrétiennes, se maintint pour les besoins liturgiques et locaux.

Les Terroirs et Cépages : Un Mosaïque de Climats et de Saveurs

La Syrie bénéficie d’une diversité géographique propice à la vigne. Le pays se partage entre un climat méditerranéen sur la côte, semi-aride à l’intérieur, et désertique à l’est. Les principaux vignobles actuels se concentrent dans trois régions aux profils distincts.

La vallée de l’Oronte, au nord-ouest, est la plus fertile et la plus prometteuse. Autour de la ville de Homs et plus au nord, l’altitude (jusqu’à 1000 mètres) offre des nuits fraîches qui préservent l’acidité des raisins. Le plateau de Sweida, au sud, dans le Djebel el-Druze, est une région volcanique au climat continental. Ses sols basaltiques et ses étés chauds mais nuits froides donnent des vins puissants et structurés. Enfin, la région côtière près de Lattaquié bénéficie de l’influence maritime et d’une pluviométrie plus importante.

Les cépages sont un mélange d’autochtones et d’internationaux. Le cépage blanc Merwah, souvent comparé au Sémillon, et son cousin rouge, Meroué, sont considérés comme indigènes et produisent des vins aromatiques et épicés. Le Halbani est un autre cépage local. Aux côtés de ces patrimoines génétiques, on trouve des cépages « voyageurs » bien implantés comme le Cabernet-Sauvignon, le Syrah (dont le nom, ironiquement, ne vient pas de la Syrie), le Grenache, le Chardonnay ou le Viognier. L’art des vignerons syriens réside dans l’assemblage de ces cépages pour créer des vins d’identité.

Les Domaines Phares : Des Pionniers Face à l’Adversité

La viticulture moderne syrienne est incarnée par quelques domaines familiaux au destin hors du commun. Le plus célèbre est sans conteste le Domaine de Bargylus, créé en 1997 par les frères libanais Johnny et Sandro Saadé. Situé sur les contreforts montagneux face à la Méditerranée, ce domaine est la preuve que la Syrie peut produire des grands vins. Conseillé par l’œnologue Stéphane Derenoncourt, Bargylus produit un blanc (Sauvignon-Chardonnay) et un rouge (Syrah-Cabernet Sauvignon) d’une élégance et d’une fraîcheur remarquables, régulièrement salués par la critique internationale. Leur démarche, rigoureuse et moderne, a redonné espoir à toute une filière.

Un autre acteur historique est la Société Agricole d’Haffa, fondée en 1958 près de Lattaquié. Cette grande coopérative produit des vins de qualité variable mais a longtemps été le principal fournisseur du marché local. Sa production inclut des vins de cépages locaux et internationaux.

Dans le Djebel el-Druze, le Domaine Jabal (anciennement « Domaine Kharroufa ») exploite les sols volcaniques du plateau de Sweida. Malgré des conditions extrêmement difficiles ces dernières années, le domaine tente de préserver son activité, produisant des vins rustiques et charpentés à partir de cépages comme le Cabernet Sauvignon et le Meroué.

Ces domaines, au-delà du défi technique, opèrent dans un environnement économique et logistique extrêmement contraignant, entre sanctions internationales, inflation galopante et difficultés d’exportation. Leur simple existence est un acte de résistance et de passion.

Les Défis Colossaux d’une Viticulture en Survie

La renaissance des vins syriens se heurte à des obstacles monumentaux. Le conflit qui a déchiré le pays depuis 2011 a eu un impact dévastateur : déplacement des populations, destruction d’infrastructures, isolement économique et perte de parts de marché. Certains vignobles, situés sur des lignes de front, ont été abandonnés ou détruits. L’embargo européen et les sanctions américaines ont virtuellement fermé les portes des marchés occidentaux, compliquant à l’extrême les transactions financières et les exportations.

Le changement climatique, avec des épisodes de sécheresse de plus en plus intenses et une hausse des températures, pose également une grave menace à long terme pour l’équilibre des vignobles. Malgré cela, les vignerons syriens font preuve d’une résilience incroyable. Ils continuent à travailler la terre, à vinifier et à rêver d’un jour où leurs vins pourront à nouveau voyager librement et être reconnus pour leur seule qualité.

Où Trouver et Comment Déguster les Vins Syriens Aujourd’hui ?

Pour le curieux ou l’amateur, il est aujourd’hui très difficile de se procurer des vins syriens en dehors du Liban voisin, de quelques pays du Golfe ou par le biais de circuits spécialisés et de salons internationaux où les domaines comme Bargylus parviennent parfois à se rendre. Sur internet, quelques rares cavistes en ligne peuvent en proposer, mais les stocks sont aléatoires et les livraisons complexes.

Si l’occasion se présente, la dégustation d’un vin syrien est une expérience à part entière. Elle engage à aller au-delà du simple produit pour percevoir l’histoire et la terre qu’il contient. Les rouges, souvent à base de Syrah et de Cabernet, surprennent par leur fraîcheur et leur minéralité, loin des lourdeurs que l’on pourrait craindre sous un tel climat. Les blancs, comme celui de Bargylus, sont vifs, salins et aromatiques. La clé est de les aborder sans a priori, avec l’humilité de celui qui goûte à un patrimoine fragile et précieux.

Le Vin Syrien, Un Message d’Espoir et de Mémoire

Au terme de ce voyage à travers les vignobles de Syrie, une évidence s’impose : le vin syrien est bien plus qu’une simple boisson alcoolisée. Il est un symbole de persistance, un trait d’union entre un passé glorieux et un futur incertain, et un acte de foi dans la terre et le travail des hommes. De la découverte archéologique du premier vin à la bouteille de Bargylus servie dans un grand restaurant parisien ou beyrouthin, c’est toute l’histoire de la civilisation du vin qui défile. Les défis restent immenses, entre la reconstruction d’un pays, la levée des sanctions et les impératifs du changement climatique. Mais l’existence même de ces vins, produits dans des conditions si adverses, est un message puissant. Elle rappelle que la culture, sous toutes ses formes – agricole, historique, humaine – possède une force de résilience qui dépasse les conflits. Déguster un vin syrien, c’est honorer la mémoire de la vigne originelle, soutenir le courage de femmes et d’hommes qui refusent l’oubli, et contribuer, à sa modeste échelle, à l’écriture d’un chapitre plus apaisé de l’histoire de cette région du monde. En espérant que bientôt, les verres se lèveront dans la convivialité retrouvée pour célébrer, ensemble, la renaissance d’un patrimoine universel. La route est encore longue, mais chaque goutte porte en elle l’espoir d’une Syrie en paix, où le fruit de sa terre pourra de nouveau être partagé et apprécié dans le monde entier, non comme une curiosité, mais comme la juste expression d’un terroir aux racines profondes et à la dignité intacte.

Retour en haut